« Il est vrai que Dame Nature n’a besoin de personne pour se soigner. Si on la laisse tranquille, elle fi nira par guérir les maux de la Terre. Mais devons-nous compter uniquement sur elle ? Si nous attendons qu’elle arrive à saturation et ne soit plus capable d’absorber sans broncher tout le mal que nous lui faisons, elle n’aura peut-être d’autre choix que de prendre des mesures draconiennes et radicales pour compenser l’accumulation d’énergies extrêmement négatives et destructrices. Devons-nous attendre que cela se produise et disparaître tous ? Ou allons-nous unir nos efforts pour qu’elle n’atteigne pas le point de saturation et enclencher dès aujourd’hui le processus de guérison ? Faut-il innover ou stagner ? »

Ce sont les questions que pose Grace Odal-Devora de l’Université de Manille aux Philippines, qui étudie les mythes et légendes de son pays et notamment la manière dont ses ancêtres concevaient les rapports entre les êtres humains et l’environnement. Elle pratique aussi la Sayaw-Bathala ou « danse de dieu » qui s’inspire des traditions des babaylans, les chefs de tribu de la société philippine précoloniale. La Professeure Devora a parlé à TUNZA des leçons écologiques à tirer de la mythologie Philippine et de la manière dont la danse pouvait guérir la Terre.

Q Vous êtes en contact étroit avec la nature pour laquelle vous avez aussi un profond respect. D’où cela vient-il ?

R Je suis née près des contreforts du mont Apo, la plus haute montagne des Philippines. Mes parents étaient deux enseignants qu’on avait envoyés travailler avec le peuple Bagobo dans la ville de Davao, près du site qui abrite l’aigle des singes, emblème des Philippines et plus grand oiseau du pays. Là-bas, j’ai passé mes cinq premières années à me promener dans les champs et à chasser les papillons, les libellules et les poules. J’ai appris à grimper aux arbres et à chercher de l’eau à la rivière. J’ai connu la magie des nuits de lune et dansé au clair de lune dans un jardin plein de fl eurs. J’ai appris à communier avec la nature en marchant sous la pluie et en vivant parmi les arbres.

Q En tant qu’universitaire et conservatrice du patrimoine culturel, quel regard portez-vous sur l’environnement ?

R Dans la culture philippine, le terme kapwa désigne « l’unité du moi et des autres ». Les défi s environnementaux auxquels nous sommes aujourd’hui confrontés montrent bien que nous avons perdu ce sentiment de faire partie intégrante de la nature. Au lieu de la considérer comme faisant partie de nous, nous la voyons comme « l’autre », celle que l’on peut exploiter pour notre bénéfi ce. Nous la considérons comme indépendante de nous et non vivante. Nous la maltraitons parce que nous n’avons plus d’affi nités avec elle. Si nous considérions la nature comme faisant partie de nous-mêmes, nous prendrions soin d’elle.

Q Pourriez-vous nous donner des exemples de leçons écologiques à tirer des légendes et des mythes philippins ? Comment peuvent-ils nous aider à protéger notre monde ?

R Dans le folklore philippin, Mariang Makiling était la déesse du mont Makiling, dans la province de Laguna. Cette belle gardienne des forêts, de la faune et de la fl ore était très amie avec les êtres humains. Elle était bonne avec eux, leur donnant de l’or et d’autres trésors, et leur assurant prospérité et protection. Mais les humains fi nirent par abuser de sa bonté. Ils considéraient ses bienfaits comme acquis et ne s’occupaient plus de son environnement montagneux. Elle disparut alors de la vue des humains qui perdirent une déesse généreuse, qui leur prodiguait des richesses et imprégnait l’air des forêts d’une merveilleuse impression de magie.
Dans cette histoire, la nature possède un « être interne » qui s’occupe de l’environnement et offre l’abondance aux humains. Mais lorsqu’on ne prête plus attention à lui ou qu’on le néglige, il disparaît. Alors, les populations souffrent de la perte des bons conseils et dons de la nature. Pour continuer à vivre en harmonie avec la nature, les gens doivent commencer à traiter celle-ci comme un être vivant, qui réagit à nos actions.
S’immerger dans la nature et apprendre ses subtiles lois est une des façons de la respecter. Selon certaines cultures régionales des Philippines, lorsque l’on rencontre une chose inhabituelle en se promenant en forêt, on ne doit pas la montrer du doigt. Si on le fait, on risque de déplaire aux êtres qui l’habitent, qui peuvent alors vous jouer des tours.

Q Vous avez dansé la Sayaw-Bathala pour faire tomber la pluie et pour régénérer une rivière fortement polluée. Vous avez aussi dansé pour les arbres qui avaient été coupés sur un site historique et pour des plantes qui allaient être semées. Que peut offrir l’art de la danse à la Terre ?

R La danse est énergie. La danse est vibration. Quand on danse, on libère de l’énergie et des vibrations émanant du corps qui naissent des intentions du danseur. Quand ses intentions sont positives, créatives et réparatrices, les énergies libérées par le corps se communiquent au subtil monde de la nature qui existe au-delà des mots. La danse devient une forme de méditation dynamique qui relie le danseur à la nature à travers le souffl e, les battements du cœur, les gestes, les intentions et la conscience.
Les groupes de personnes qui souhaitent sauver et guérir la Terre peuvent méditer ensemble ou organiser des danses rituelles à même de libérer de formidables énergies positives. Elles peuvent aussi tenir des conférences entre étudiants ou jeunes salariés afi n de sensibiliser la jeunesse et œuvrer pour la guérison et l’unité de la planète.

Q Pensez-vous que la jeunesse actuelle doive adopter une approche plus spirituelle de l’environnement ?

R Avec leur ouverture d’esprit, leur amour des expériences et de l’innovation, les jeunes peuvent faire beaucoup pour transformer la société et la sensibiliser. En premier lieu, ils n’ont rien à perdre dans le statu quo. Ils commencent à peine à construire leur vie et leur avenir. Ils ressentent le besoin et la volonté de protéger leur avenir et celui de leurs enfants. Ils ont donc beaucoup à espérer.
Sur quoi doivent-ils fonder leur travail et leur service ? Je leur conseillerais un mode de vie urbain alternatif, qui ne soit pas centré sur les valeurs matérielles et sur le capital. Nous devons réaliser que l’essence de la vie ne repose pas seulement sur le matériel et l’économie. Le principe de base est d’être en accord avec le monde qui nous entoure : en accord avec soi-même et avec les autres, en accord avec la nature, en accord avec le monde invisible et en accord avec l’Être suprême.
Si les gens pouvaient travailler sur le principe que l’esprit est le cœur de la vie, le monde des humains et la nature vivraient en harmonie selon le principe de l’unité dans la diversité.

 

 

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